Quatre ou cinq noms se partagent l’essentiel de l’histoire du flipper, et presque tous sont nés dans le même quartier de Chicago. Savoir lequel a fabriqué votre machine change beaucoup de choses : la façon dont elle se répare, les pièces qu’on trouve encore, et ce qu’elle vaut réellement.
Voici ce que chaque fabricant a apporté, ce qu’on constate à l’atelier trente ou cinquante ans plus tard, et comment identifier la vôtre.
Les quatre grands de Chicago
Jusqu’aux années 80, le flipper est une industrie de Chicago. Les mêmes ingénieurs passent d’une maison à l’autre, les usines sont à quelques rues de distance, et la concurrence est frontale.
Gottlieb, 1931-1984
C’est la maison qui a tout commencé. Baffle Ball en 1931 crée le marché, et Humpty Dumpty en 1947 invente les flippers eux-mêmes. Gottlieb reste la référence de qualité pendant trois décennies, avec ses frontons en biseau reconnaissables entre tous et des plateaux dessinés pour durer.
C’est la marque que je recommande en priorité, et je lui ai consacré un article entier. La maison est vendue en 1984, et ce qui porte le nom ensuite n’est plus la même chose.
Bally, 1932-1988
Bally naît d’une rupture de stock chez Gottlieb : un distributeur, Raymond Moloney, n’arrivait pas à être livré en Baffle Ball et décide de fabriquer le sien. Il l’appelle Ballyhoo, et le nom reste.
Bally est le grand rival, et il faut lui reconnaître ce qu’il a fait mieux que tout le monde : le sens du spectacle. Des plateaux audacieux, des thèmes forts, des licences bien avant les autres, et un son travaillé quand les concurrents se contentaient de cloches. Eight Ball en 1977 bat les records de vente de l’époque. Bally domine commercialement la fin des années 70 et les années 80, avant que sa division flipper soit rachetée par Williams en 1988, puis que le nom serve de marque secondaire jusque dans les années 90.
À l’atelier, un Bally électromécanique est une bonne machine. La différence avec Gottlieb se joue sur des détails de construction, pas sur des écarts spectaculaires.
Williams, 1943-1999
Harry E. Williams fonde sa société en 1943. On lui doit une invention que tout joueur connaît sans savoir d’où elle vient : le tilt, ce mécanisme qui sanctionne celui qui secoue la machine.
Williams est la maison de l’ingénierie. Dans les années 80 et 90, avec les séries System 11 puis WPC, elle produit les flippers les plus sophistiqués jamais construits : rampes multiples, modes de jeu imbriqués, affichage à matrice de points, mécanismes mobiles sur le plateau. Sur le plan de la conception pure, ce sont objectivement les meilleures machines de l’histoire, et il serait malhonnête de prétendre le contraire.
Le revers se paie trente ans plus tard. Cette sophistication repose sur une électronique dense et sur des pièces mécaniques spécifiques à chaque modèle. Quand une carte propriétaire lâche et qu’on ne la trouve plus, la machine devient un meuble. Un électromécanique n’a pas ce problème : on répare toujours un contacteur.

Stern, 1977-1985 puis 1999 à aujourd’hui
L’histoire de Stern est celle d’une famille plus que d’une société. Sam Stern, longtemps dirigeant chez Williams, fonde Stern Electronics en 1977 sur les cendres de Chicago Coin, avec son fils Gary. La société produit des flippers électroniques jusqu’en 1985, puis s’arrête.
Gary Stern reprend ensuite le fil à travers Data East puis Sega, avant de racheter les actifs en 1999 et de fonder Stern Pinball. C’est aujourd’hui le seul grand fabricant historique encore en activité, et la quasi-totalité des flippers neufs vendus dans le monde sortent de chez lui.
Data East, Sega, Capcom : les entrants des années 80 et 90
Quand le marché du jeu de café s’effrite, de nouveaux acteurs tentent leur chance, souvent japonais par leur maison mère.
Data East Pinball produit de 1987 à 1994, sous la direction de Gary Stern. Des machines solides, souvent bâties autour de licences de cinéma. Sega rachète l’activité en 1994 et la fait tourner sous son nom jusqu’en 1999, avant de la revendre à Gary Stern. Capcom ne reste que deux ans, de 1995 à 1996, et ses quelques modèles sont devenus rares et chers précisément à cause de cette production minuscule.
Ces machines forment aujourd’hui le gros du marché de l’occasion récente. Elles se jouent bien, mais elles appartiennent à une autre catégorie d’objet que les machines d’avant 1980, et leur électronique demande une maintenance qu’un électromécanique n’exige pas.
Les fabricants européens
L’Europe a eu ses constructeurs, souvent nés des droits de douane qui rendaient l’importation américaine coûteuse.
Le plus estimé est l’italien Zaccaria, actif à Bologne des années 70 au milieu des années 80, avec des plateaux inventifs et un vrai caractère graphique. L’Espagne a été particulièrement active, avec Recel, Playmatic, Inder et Segasa, dont certaines machines reprennent des schémas américains produits sous licence ou largement inspirés.
Ce sont des machines attachantes, mais il faut savoir à quoi on s’engage : les pièces sont bien plus difficiles à trouver que pour une américaine, et c’est souvent ce qui décide de la faisabilité d’une restauration.
Le tableau des marques en un coup d’œil
| Marque | Période | Origine | Ce qui la caractérise | Vieillissement |
|---|---|---|---|---|
| Gottlieb | 1931-1984 | Chicago | Invente le flipper. Fronton en biseau, plateaux sobres et durables | Excellent |
| Bally | 1932-1988 | Chicago | Le spectacle, les licences, le son. Leader commercial des années 80 | Bon |
| Williams | 1943-1999 | Chicago | Invente le tilt. Sommet technique avec les séries System 11 et WPC | Moyen à bon |
| Stern | 1977-1985 1999 à ce jour |
Chicago | Le seul fabricant historique encore en activité | Variable |
| Data East | 1987-1994 | Japon / États-Unis | Machines à licences, bonne facture | Moyen |
| Sega | 1994-1999 | Japon / États-Unis | Suite de Data East sous un autre nom | Moyen |
| Capcom | 1995-1996 | Japon / États-Unis | Deux ans d’activité, machines rares et recherchées | Difficile, pièces introuvables |
| Zaccaria | Années 70-80 | Italie | Le meilleur européen, plateaux inventifs | Correct, pièces rares |
Comment savoir quelle marque vous avez sous les yeux
Si vous héritez d’une machine ou si vous en repérez une sur une annonce, quatre indices suffisent presque toujours.
Le fronton. C’est la signature la plus rapide. Un fronton en biseau, plus étroit en haut, incliné vers l’arrière, désigne un Gottlieb des années 60 ou 70. Les autres marques utilisent des frontons rectangulaires.
La plaque et le lettrage. Le nom du fabricant figure presque toujours sur le plateau, en bas près des flippers ou dans un coin, ainsi que sur une plaque métallique à l’intérieur du caisson qui porte le numéro de série.
Le type d’affichage du score. Il date la machine mieux que tout le reste. Des compteurs mécaniques à rouleaux signifient un électromécanique, donc avant 1978 environ. Un affichage numérique rouge situe la machine entre 1977 et 1985. Un affichage alphanumérique qui écrit des mots indique le milieu des années 80. Une matrice de points qui affiche des animations place la machine après 1991.
Le style du plateau. Un plateau peu chargé, avec des cibles fixes et peu de rampes, appartient aux années 60 et 70. Un plateau à étages, avec rampes en plastique et mécanismes mobiles, date des années 90.
Le détail de cette identification et la façon de dater précisément une machine méritent leur propre article, que je publierai prochainement.
Quelle marque vieillit le mieux
C’est la seule question qui compte vraiment quand on achète une machine de quarante ans, et la réponse ne dépend pas du plaisir de jeu. Elle dépend de trois choses.
La simplicité du principe. Un électromécanique fonctionne avec des bobines, des relais et des contacteurs. Tout est visible, mesurable, remplaçable. Une électronique à microprocesseur fonctionne avec des cartes dont une seule défaillance peut immobiliser la machine entière.
La disponibilité des pièces. Les fabricants qui ont produit en très grande série, et surtout ceux qui ont réutilisé les mêmes sous-ensembles d’un modèle à l’autre, laissent derrière eux un stock de pièces encore vivant aujourd’hui. C’est massivement le cas de Gottlieb, et beaucoup moins des petites séries européennes ou des machines de la fin des années 90.
L’accessibilité à la réparation. Certaines machines se laissent ouvrir et comprendre, d’autres non. C’est une question d’organisation interne : câblage rangé et repéré, sous-ensembles qui se démontent un par un, fond de caisse lisible. C’est là que Gottlieb prend son avance, et c’est un avantage qui ne se voit qu’une fois la machine ouverte.
D’où ma réponse, qui n’est pas une préférence de collectionneur mais un constat d’atelier : pour une machine destinée à fonctionner longtemps chez vous, un Gottlieb d’avant 1984 reste le meilleur choix. Si vous cherchez la richesse de jeu maximale et que la maintenance ne vous fait pas peur, un Williams des années 90 est un objet remarquable. Entre les deux, tout est affaire de compromis.
Cette comparaison entre technologies est détaillée dans flipper mécanique ou électronique, et l’histoire du basculement dans l’arrivée des flippers électroniques.
Faire expertiser ou réparer votre machine
Je répare et restaure toutes les marques, avec une spécialité assumée pour les Gottlieb électromécaniques et électroniques. Si vous hésitez sur un achat, si vous avez une machine en panne, ou si vous ne savez simplement pas ce que vous avez dans votre garage, envoyez-moi une photo du fronton et du plateau : je vous dirai de quoi il s’agit et ce qu’il est possible d’en faire.
Voir le dépannage, la restauration, la réparation à domicile, ou nos flippers à vendre. Si vous souhaitez vous séparer d’une machine, je pratique aussi la reprise.
