Quand on me demande quelle marque de flipper acheter, je réponds toujours la même chose, et ça surprend rarement ceux qui me connaissent : un Gottlieb, fabriqué entre 1947 et 1984. Ce n’est pas une préférence de collectionneur. C’est ce qu’ouvrir des caisses de toutes les marques depuis 1986 m’a appris sur la façon dont ces machines vieillissent.
Cet article raconte d’où vient cette maison, ce qu’elle a inventé, pourquoi sa réputation est méritée, et surtout à quelle date précise l’histoire s’arrête. Si vous cherchez plutôt la liste des modèles les plus recherchés, elle est dans cet article.
Une maison née d’un jeu à un cent
David Gottlieb fonde D. Gottlieb & Company à Chicago en 1927. À l’époque, le flipper n’existe pas : on parle de jeux à billes de comptoir, posés sur le zinc des bars, où le joueur lance des billes dans des trous pour marquer des points. Pas de flippers, pas de bumpers, pas d’électricité.
En 1931, Gottlieb sort Baffle Ball. Le jeu coûte un cent la partie, tient sur une table, et se vend par dizaines de milliers en pleine Grande Dépression. C’est un succès industriel qui crée littéralement un marché. L’anecdote la plus parlante du secteur vient de là : un distributeur nommé Raymond Moloney, excédé de ne pas être livré assez vite en Baffle Ball, décide de fabriquer le sien. Il l’appelle Ballyhoo, et sa société deviendra Bally. Le principal concurrent de Gottlieb pendant cinquante ans est né d’une rupture de stock chez Gottlieb. Les autres fabricants sont passés en revue dans notre guide des marques de flipper.
1947 : Gottlieb met des flippers sur un flipper
Pendant quinze ans, le jeu reste passif. Le joueur lance la bille et regarde. Tout change en octobre 1947, quand Gottlieb sort Humpty Dumpty, conçu par Harry Mabs.
Pour la première fois, le joueur peut agir sur la bille. La machine porte six flippers répartis sur le plateau, actionnés par des boutons latéraux. Ils sont orientés vers l’extérieur, ce qui paraît étrange aujourd’hui, mais le principe est posé : le joueur n’est plus spectateur, il joue. L’industrie entière bascule en quelques mois. La configuration moderne, deux flippers en bas orientés vers l’intérieur, se stabilise dans les deux années qui suivent.
C’est le point que beaucoup ignorent et qui explique le reste de l’histoire : le flipper, au sens où nous l’entendons, est une invention Gottlieb. Tout ce que les autres marques feront ensuite part de cette machine. Si l’histoire des origines vous intéresse, je l’ai détaillée dans l’invention du flipper.
Trente ans de domination tranquille
Des années 50 au milieu des années 70, Gottlieb est le standard du métier. Pas seulement le plus gros vendeur : la référence à laquelle les autres se comparent. Deux hommes portent cette période.
Wayne Neyens dessine les jeux de la fin des années 40 au début des années 70. Sa marque de fabrique est la simplicité qui ne s’épuise pas : des plateaux qu’on comprend en une partie et qu’on rejoue pendant vingt ans. Ed Krynski lui succède et signe la plupart des grands électromécaniques des années 70, ceux qu’on s’arrache aujourd’hui.
Côté visuel, deux artistes donnent à la marque son identité : Roy Parker jusqu’au milieu des années 60, puis Gordon Morison. Un backglass Morison se reconnaît sans lire la signature, à ses aplats de couleur franche et à ses personnages dessinés comme des affiches de cinéma. Cette cohérence graphique sur trois décennies, aucune autre marque ne l’a tenue.
Le wedgehead, la signature qu’on reconnaît à dix mètres
Si vous entrez dans une salle et que vous repérez immédiatement un Gottlieb, c’est grâce à son fronton. De 1960 à la fin des années 70, Gottlieb produit ses machines avec un fronton en biseau, plus étroit en haut qu’en bas, incliné vers l’arrière. Les collectionneurs anglo-saxons l’appellent le wedgehead, la tête en coin.
Ce n’est pas qu’une coquetterie. Cette forme sert la lisibilité du score à distance, dans un café enfumé, et elle donne à la machine une présence que les frontons rectangulaires des concurrents n’ont pas. Quand on cherche à dater un appareil, c’est le premier indice utile : un wedgehead est un Gottlieb, et il est des années 60 ou 70.
Ce qu’on voit quand on ouvre un Gottlieb
Voilà la partie que les articles de collectionneurs ne peuvent pas écrire, parce qu’elle demande d’avoir eu les mains dedans. La réputation de Gottlieb ne tient pas à la nostalgie, elle tient à des choix de fabrication qu’on constate à l’ouverture.
Sur un électromécanique Gottlieb des années 60 ou 70, le câblage est rangé, repéré, et suit un cheminement logique d’un sous-ensemble à l’autre. Les bobines sont accessibles sans démonter la moitié du plateau. Les relais sont montés sur des supports qui se sortent proprement. Le fond de caisse est organisé au lieu d’être un enchevêtrement. Concrètement, un diagnostic qui prend une heure sur une machine bien conçue peut en prendre quatre sur une machine qui ne l’est pas.

Retour d’atelier
Le premier flipper mécanique que j’ai remis en état était un Gottlieb Jumping Jack, en 1986, sorti de la remise d’un exploitant de jeux de café où dormait une grosse quantité d’appareils qui n’étaient plus exploités. Je sortais du lycée technique en électronique et je n’avais jamais ouvert un électromécanique. J’ai réussi à le faire rejouer avec quelques conseils et beaucoup d’obstination. C’est possible précisément parce que la machine est logique : elle se laisse comprendre par quelqu’un qui la découvre.
L’autre point, décisif à cinquante ans de distance, c’est la disponibilité des pièces. Gottlieb a produit ses sous-ensembles en très grande série et les a réutilisés d’un modèle à l’autre pendant des années. Une bobine, un contacteur ou un stepper de Gottlieb électromécanique se trouve encore aujourd’hui, neuf ou d’occasion. Sur des machines plus tardives et plus spécifiques, toutes marques confondues, une carte introuvable transforme une réparation en impasse.
1977 : l’électronique arrive, et la maison change de mains
En 1976, Columbia Pictures rachète D. Gottlieb & Co. La même période voit l’industrie basculer vers l’électronique, et Gottlieb y arrive avec un temps de retard sur Bally et Williams.
La première génération électronique s’appelle System 1, produite de 1977 à 1979. Elle a mauvaise presse, et en partie à raison : l’alimentation et les connecteurs de cette série demandent de l’attention, et beaucoup de machines ont souffert de réparations approximatives. Mais la mauvaise réputation est exagérée par des gens qui n’ont jamais pris le temps de les comprendre. J’ai eu entre les mains la quasi-totalité de la série, quinze machines, et ce sont des appareils qui se tiennent quand on traite correctement leurs points faibles connus.
Retour d’atelier
Je garde encore deux machines de ma collection : un Hulk, qui est un System 1 de 1979, et un Joker Poker mécanique. J’ai commencé à dépanner les cartes System 1 dès 1986, quand cette génération tournait encore dans les cafés de campagne. C’est dire si les pannes de cette série me sont familières.
Suit le System 80, de 1980 à 1984, dans ses trois déclinaisons. L’affichage devient alphanumérique, le son s’enrichit, et la concurrence du jeu vidéo commence à mordre sérieusement sur le marché du jeu de café. Le récit complet de cette transition est dans l’arrivée des flippers électroniques.
1984 : la date où l’histoire s’arrête
En 1984, D. Gottlieb & Co est vendue et devient Premier Technology. Le nom Gottlieb reste sur les caisses jusqu’à la fermeture définitive en 1996, mais la maison qui avait inventé le flipper en 1947 n’existe plus.
C’est pourquoi je fixe la borne à 1984 et pas ailleurs. Un Gottlieb, pour moi, c’est une machine produite entre 1947 et 1984, électromécanique ou électronique. Ce qui porte le nom après cette date est autre chose : pas nécessairement mauvais, mais pas la même maison, pas les mêmes équipes, pas les mêmes standards de fabrication.
On lit souvent que le déclin commence dès le rachat par Columbia en 1976. C’est discutable. Les électromécaniques de 1977 et les System 1 restent des machines de bonne facture. Le vrai basculement est plus tardif, et il est industriel avant d’être technique.
Quel Gottlieb chercher aujourd’hui
Si vous cherchez une machine à faire tourner chez vous pendant vingt ans, voilà comment je hiérarchise.
| Période | Technologie | Ce qu’il faut savoir |
|---|---|---|
| 1960-1976 | Électromécanique, wedgehead | Le meilleur rapport plaisir de jeu, fiabilité et facilité d’entretien. Pièces disponibles. Aucune électronique à craindre. C’est ce que je recommande en premier. |
| 1977-1979 | System 1 | À acheter en connaissance de cause. Excellents jeux, mais l’alimentation et les connecteurs demandent une révision sérieuse avant mise en service. |
| 1980-1984 | System 80 | Plus riches en jeu, plus sensibles en électronique. Vérifier l’état des cartes et de l’affichage avant d’acheter. |
| Après 1984 | Premier Technology | Le nom, plus la maison. À juger machine par machine, sans se fier au logo. |
Quelle que soit la période, trois points comptent davantage que le modèle : l’état du backglass, qui est le poste de valeur numéro un et la seule pièce vraiment irremplaçable, l’absence de corrosion dans le fond de caisse, et la complétude de la machine. Un appareil incomplet est un chantier, pas une affaire.
Vous trouverez les modèles les plus demandés dans notre sélection des Gottlieb les plus recherchés, et les machines actuellement disponibles sur notre page flippers d’occasion.
Faire réviser ou restaurer un Gottlieb
Une machine de cette époque qui n’a pas tourné depuis des années ne se rallume pas simplement. Elle se révise : nettoyage du plateau, contrôle et réglage des contacteurs, vérification de l’alimentation, remplacement des caoutchoucs et des ampoules, réglage des bobines. C’est ce travail qui fait la différence entre un appareil qui fonctionne un mois et un appareil qui fonctionne vingt ans.
Je pratique ce travail à l’atelier comme à domicile, sur électromécaniques et sur électroniques Gottlieb. Vous pouvez voir des exemples de machines passées entre mes mains sur nos réalisations, notamment une révision de Joker Poker et un Magnotron de 1974.
Si vous avez un Gottlieb en panne, ou une machine dont vous ne savez pas quoi faire, décrivez-moi ce que vous avez : je vous dirai honnêtement ce qu’il est possible d’en tirer. Voir le dépannage, la restauration et la réparation à domicile.
